Leo Bioret / CHRISTINE LAQUET, Dévorée Adorée, "Sauvage", Edition 303, n°153
Le face à face est une récurrence dans les réalisations de Christine Laquet ;
état de présence où l'animal et les corps se regardent, s'affrontent et s'imposent.
Entre réel et inconscient secoué et sollicité, elle saisit monstres et chasseresses contemporaines
pour soulever les incompatibilités et l'adaptabilité entre sauvagerie et société.
Christine Laquet parle d'instinct, de cycle historique, d'affrontement et de collision,
expressions d'une prédation de la civilisation. La figure du loup est de ce fait le protagoniste
des récentes recherches de l'artiste.
Au cours de sa performance Dévoration elle prend d'ailleurs les traits du carnivore,
sous un masque, gueule ouverte dans des mouvements d’emprise, ses doigts s'ouvrant telles
des griffes prêtes à palper la chair. Les mains interviennent souvent au premier plan, par
le langage des signes ou par l'utilisation d'outils dans ses gestes de création
et ses mises en scène. Intégrée à son travail depuis plusieurs années, l’artiste réitère une action
symbolique telle une cérémonie : celle de passer une lame de couteau devant les yeux.
Cet outil-arme, prolongement du bras, coupe, scinde, créé le recul sur le fil de la confiance
et introduit à d’autres espaces. Ce geste questionne visible et invisible et agit
comme un rituel d’ouverture.
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Christine Laquet, Dévoration, performance, 2015
Modelés au fil de ses rencontres et apprivoisements territoriaux,
elle convoque avec prégnance le caractère universel de la peur et la survivance des images1
au coeur de ses performances et de son geste pictural.
Présence d’environnements sylvestres et duels cynégétiques viennent réveiller nos peurs
ancestrales pour tenter de déconstruire des systèmes implantés et éviter le poids du basculement
vers un dessein féroce ; de la violence innée jusqu'à l’anéantissement.
Elle montre le sauvage par la possession et le phénomène d'imprégnation d'une urgence primitive
qui se déclenche dans les boyaux. Il apparaît subrepticement, s’impose ou disparaît, il est instable,
non prédictif et à l’origine d’une « écologie des relations »2
où l’opposition nature/culture n’a plus de sens.
Les vidéos de la performance Dévoration sont issues de pièges photographiques qui ont capté
les mouvements de prédateurs autour de charognes, un cortège animal théâtre d'un repas où chaque bec,
chaque croc et chaque serre interagissent et se repaissent.
Christine Laquet nous livre une secrète évidence : la sublimation produite par l'acte de dévoration.
Désir charnel, esprit de destruction ou fantasme cannibale sont sous-jacents à ses réalisations.
Cette action lui permet de déclencher une situation de dévoilement total, symbole
d'authenticité viscérale comme pour capter la substance de l’être puis le faire disparaître aspiré
par ses propres entrailles.
Christine Laquet génère des interactions, nous initie aux natures
(humaine ou non, concrète et abstraite) et cherche comment en faire l’expérience en les provoquant
selon des modalités de révocation des genres. Elle interroge le sauvage par la crudité, la spontanéité
et la fuite du contrôle qui se diffusent en arrière-plan des ordres sociaux établis,
pour tenter de les déstabiliser face à la vigueur de cet état.
Entre force et fragilité, la nature sauvage est une remise à zéro dans la production de Christine Laquet.
« Je ne suis plus ici. »3
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1. Georges Didi-Huberman, L’image survivante. Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, 2002
2. Phillipe Descola, L’écologie des autres, l’anthropologie et la question de la nature, 2011
3. Performance Dévoration, extrait du texte de Christine Laquet, J’ai appris à dévorer









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Editions 303, Sauvage, n°153