Leo Bioret / CÉCILE BENOITON & GÉRÔME GODET, Undeuxpointzérodeux
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crédits : Undeuxpointszérodeux, Cécile Benoiton, 2017, La Cabine, Biennale Vidéoproject II


Le projet "undeuxpointszerodeux" est présenté en 2017 dans le cadre de la Biennale d’Angers
VIDEOPROJECT et en février 2018 au Village, site d’expérimentation artistique
à Bazouges-la-Pérouse.
Pour la première fois, en tant que « duo d’artistes », Cécile Benoiton et Gérôme Godet
tentent l'expérience de la liberté visuelle dans une proposition de dispositif vidéo,
entre immédiateté et temporalité de l'image. Impliqués dans leurs procédés vidéos respectifs
ils s'offrent la possibilité de produire des images en mouvements, en stimulant un procédé
cultivant l’ambiguïté artistique au fil d'une discussion vidéo.

Propos recueillis par Léo Bioret le 7 juillet 2017 à Angers


Léo Bioret :Quel est votre rapport respectif à la forme vidéographique
et quels sont les sujets qui produisent vos envies de filmer ?
Cécile Benoiton : J’ai un rapport viscéral et physique à la vidéo.
Une image surgit subitement, en lien avec une situation, le langage.
La persistance de l’idée teste sa pertinence à être filmée. Mon envie de filmer
est souvent provoquée par la dimension humoristique que je peux donner à
une situation ou un sujet, une certaine noirceur qui produit un effet
un peu grinçant, ce qui me fait jubiler à l’avance.
C’est aussi le caractère exceptionnel que je peux apporter, qui m’attire.
Je travaille sur la durée, la vitesse, les contrastes et l’expérience.
J’essaye de ne pas tomber dans une lourdeur répétitive. Je me méfie beaucoup
du factice et de l’utilisation abusive des effets de montage. J’essaye de garder
l’essence des images et de rester dans l’expérience voir la non-maîtrise.
Le processus est important. Si je n’ai pas de plaisir dans la réalisation,
généralement je n’aboutis pas à un résultat satisfaisant.

Gérôme Godet : J’ai toujours eu une fascination et une attraction forte pour
l’image en mouvement.
Aux Beaux - Arts, systématiquement, il fallait que cette notion de mouvement
apparaisse dans mes peintures et très vite j’ai commencé à proposer des projections
sur mes toiles. Par la suite cette notion a été de plus en plus présente.
La première fois que j’ai vu le film, Le mystère Picasso, d’Henri-Georges Clouzot
où l’on voit Picasso faire des tableaux, je me suis retrouvé fasciné, plus par le fait
de le voir faire que par le résultat. J’ai toujours trouvé cette démarche très
intéressante. C’est une dimension que l’on retrouve dans mon travail.
Je me filme en plan relativement serré en train de faire des actions,
ce rapport à la durée justifie pour moi l’utilisation de la vidéo.
Très vite j’ai fait apparaitre mes mains dans le plan. Elles sont les actrices de
mes vidéos. J’utilise également le hors-champ sonore. On peut m’entendre bouger,
marcher,
souffler, brancher un ventilateur. Je n’arrête pas la caméra lorsque
je dois faire une manipulation hors-champ de mes actions. En tendant l’oreille,
on peut m’entendre aller chercher une règle ou poser un bout de scotch.
La dimension sonore est aussi très importante, elle est liée au mouvement.
Le résultat est souvent assez pictural, c’est un peu comme si je faisais
de la peinture en mouvement.


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credits: Undeuxpointszérodeux, Cécile Benoiton, 2017, La Cabine, Biennale Vidéoproject II


C.B : Les premiers videoclips m’ont fascinés par leur temporalité très courte et leur densité visuelle.
Réussir en si peu de minutes à mettre en place une scène, une histoire avec beaucoup d’éléments
qui amènent tout de suite l'évasion, à une autre lecture de la réalité à travers un récit rêvé est assez
incroyable. Je m’en suis détachée pour aller vers quelque chose de plus minimaliste et plus inspiré par
les univers de Buster Keaton et Charlie Chaplin.


G.G : Aujourd’hui, Je suis dans une démarche plus expérimentale, en plus de mes actions
filmées, je fais aussi de la vidéo expérimentale et du son, un travail à l’opposé de mes performances,
un travail qui questionne plus le montage et le rapport entre l’image et le son. Je me rends compte
que, j’aime jouer de plus en plus avec les limites des genres, avec les frontières entre art vidéo,
vidéo expérimentale, clip vidéo et fiction. Quand je fais une performance, je suis des fois proche
de la fixité, il ne se passe presque plus rien. Je vais de plus en plus vers le blanc,
l'effacement de l'image ; ça m'intéresse beaucoup de tester les limites de l’image et des genres.
L.B : Quel a été le déclencheur du projet undeuxpointszerodeux ?
C.B : Nous avons des points communs dans nos approches vidéos,
mais faire une vidéo à deux n'était pas notre objectif. Il fallait trouver
une forme à ce travail. Undeuxpointszerodeux a commencé à la manière d'un
ping pong. Ce principe mis en place nous a permis de voir comment la proposition
de l'un pouvait déclencher celle de l'autre. C'est une expérimentation,
une façon d’explorer le processus de travail différemment.


L.B : Comment se développe votre processus de réponses?
G.G : Nous ne sommes dans des réponses, ni littérales,
ni illustratives. De mon point de vue nous gardons une certaine liberté.
La vidéo de l’autre est un déclencheur de créativité. Il ne s'agit pas de continuer
un mouvement, mais plus de rebondir. Lorsque Cécile m'envoie une vidéo,
je n'essaye pas systématiquement de m'y rattacher.
Mes réponses sont très spontanées. Ce sont parfois des expériences que j'ai déjà faite,
que j'ai en bagage et qui reviennent à un instant précis du processus,
mais sous une autre forme.


C.B : Cette proposition pose une vraie question de fond, sur le travail
de vidéo. Lorsque je travaille sur ce projet, la difficulté est de faire autre chose
que ce que j'ai l'habitude de faire. Ce n'est pas un exercice évident pour moi,
cela me force à un déplacement dans ma pratique. Ce processus m'oblige à sortir
de mon fil personnel pour aller me raccrocher à celui de Gérôme et élaborer un nouveau
point de vue. Quand je reçois une vidéo, je me pose d'abord la question
de ce qu'elle évoque de manière figurative, abstraite ou simplement de l'ordre
de la sensation, de la matière et de l'intuition.


L.B : Que permet le format court d'une minute zéro deux secondes, que vous
avez imposé à votre démarche commune ?
G.G : Une minute peut être très frustrante et parfois prendre la forme
d'un échantillon, mais on peut raconter beaucoup de choses en si peu de temps.
J'utilise le format court dans ma création personnelle. Les premières vidéos que j’ai vu
lorsque j’étais encore étudiant étaient complètement à contrepied de ce format bref ;
un plan fixe sur une grue qui durait 45minutes m'ennuyait profondément.
Ma première série de films s'appelait d'ailleurs, "films courts".

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credits: Undeuxpointszérodeux, Gérôme Godet, 2017, La Cabine, Biennale Vidéoproject II


C.B1min02, c'est aussi une façon d'être synthétique. Mais attention, une minute peut être
parfois très ennuyeuse et très longue. Ce rapport au temps est l’essence de l’art vidéo
il me semble, et ce qui en fait son intérêt.


G.G : C'est une question d'observation et de ressenti face à la temporalité de nos vidéos.

L.B : Combien de vidéos avez – vous réalisé ?
G.G : Nous avons travaillé sur deux séries de vidéos relativement inspirées par nos quotidiens
respectifs. Nous sommes arrivés à une trentaine de vidéos pour VIDEOPROJECT, une ou deux
série en plus viendront compléter le projet pour l'exposition de Bazouge la Perouse en 2018.


C.B : Nous changeons de série lorsque nous avons l'impression qu'elle s’essouffle.
La première regroupe seize vidéos. Gérôme a impulsé la première série et c'est moi qui ai lancé
la deuxième. Les points de départ sont donc différents.
L.B : De quelle manière est présenté le projet undeuxpointszerodeux dans
un espace d’exposition ? Peut-on parler d’un dispositif vidéo ?
C.B : Les deux moments d'exposition sont différents. À Bazouge la Pérouse
nous aurons chacun un lieu pour présenter notre travail personnel et dans les
deux expositions nous présentons ce travail commun, mais pas du tout sur la même
configuration. Pour VIDEOPROJECT, nous avons réfléchi à un dispositif vidéo
présentant exclusivement undeuxpointzerodeux. Nous sortons de l'installation
vidéo classique à l'horizontale avec une ligne d'écrans.


G.G : Il s'agit d'expérimenter un jeu de cadres par regroupements,
rythmes et silences sur les murs pour éviter le rapport illustratif et trop
conventionnel de l'accrochage vidéo. Certains cadres contiendront deux, quatre ou
une seule vidéo en boucle, en respectant quand même l'ordre des séries.


L.B : Vous avez chacun une approche et un traitement de l’image différent
et pourtant le travail de l’un inspire celui de l’autre, jusqu’à douter de l’auteur
de chaque vidéo. Parlons de cette relation et de cette imprégnation visuelle
que vous créez ?
G.G : C'est là l'un des intérêts de ce projet, ne pas réussir à forcément identifier
les vidéos produitent par l’un ou par l’autre. Ca à l'air de …, on dirait une vidéo de …
L'intérêt de ce projet est aussi dans cette confusion, dans ce diffus.
Des éléments de ces vidéos se ressemblent, nous aurions pu les faire, à la manière de,
mais nous restons quand même dans des rendus vidéos personnels.


C.B : Je regarde avec intérêt en ce moment, les « couple d'artistes »
où disparaît la notion d'identité individuelle. Le sens commun apparaît à travers
la forme plastique et non plus à travers la personne et son nom. L’égo est balayé.
Cette forme du duo d'artistes oblige à un renoncement, un effacement et une certaine
humilité. Nous créons des images mais après tout, les autres aussi.


G.G : D'ou l’intérêt d'exposer « anonymement » les films, qui ne seront pas nominatifs.

C.B : Nous amenons ainsi le spectateur à se poser devant l'image sans qu’il cherche
à tout prix à savoir qui l'a produit et de quelle manière. Simplement créer la rencontre
avec l’image. Ce n'est pas de l'ordre de la pratique confidentiel mais bien plus
de la nécessité de travailler dans la durée sans être vu et reconnu.
Travailler est la préoccupation.

G.G : Il s'agit de produire et non de se produire.